Après les échecs du vaccin contre le coronavirus, la France déplore l’état de sa R&D biomédicale | La science

Des chercheurs de l’Institut Pasteur ont abandonné leur meilleur candidat pour un vaccin COVID-19.

CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP / GETTY IMAGES

Le 25 janvier, alors que la troisième vague de pandémie française prenait de l’ampleur, Christophe d’Enfert, directeur scientifique de l’Institut Pasteur, est apparu à la télévision nationale avec un sinistre devoir: expliquer comment le vénérable institut, du nom du pionnier du vaccin Louis Pasteur, avait renoncé à son candidat vaccin COVID-19 le plus avancé. À peu près au même moment, le géant français de la drogue Sanofi a déclaré que ses propres prétendants étaient retardés et qu’il supprimerait des centaines d’emplois en France. Aujourd’hui, la France reste la seule nation au Conseil de sécurité de l’ONU sans vaccin viable. Pour d’Enfert, il «remet en question notre capacité non seulement à faire de la recherche fondamentale de très haut niveau, mais aussi à la transformer en innovation».

Ces échecs très médiatisés ont mis en lumière les problèmes de la biomédecine en France. Même si aucun échec n’aurait pu être prédit, le schéma «n’est pas que de la malchance», explique Audrey Vézian, sociologue de la biomédecine au CNRS, le centre national de recherche français, à Lyon. «Cela montre que quelque chose ne fonctionne pas dans notre processus d’innovation.» Certains experts citent une compression du financement de la recherche fondamentale et une rareté du capital-risque. Vézian blâme également une prolifération d’organisations bureaucratiques qui gaspillent des ressources et ajoutent de la confusion.

Margaret Kyle, économiste à l’école doctorale Mines ParisTech qui a co-écrit une étude de janvier du Conseil d’analyse économique (CAE), un organe consultatif gouvernemental, estime que la France devrait être bien placée pour faire de la recherche biomédicale – et la commercialiser. Son système d’éducation produit des scientifiques talentueux et il dispose d’un système national de soins de santé, qui fournit des données qui peuvent être déployées dans la recherche médicale. Mais des analyses récentes brossent un tableau de l’érosion à long terme de l’investissement biomédical public. L’étude CAE a révélé que les dépenses publiques consacrées à la recherche en biologie et en santé ont considérablement diminué depuis 2011, même si elles ont augmenté en Allemagne et au Royaume-Uni (voir le graphique ci-dessous).

Bruno Canard, biologiste structurel qui étudie les coronavirus au CNRS de Marseille, a ressenti ce déclin de ses propres yeux. Par exemple, dit-il, la France n’a que trois des microscopes cryo-électroniques (cryo-EM) qui peuvent révéler des structures moléculaires comme celle du coronavirus à une résolution quasi atomique; L’Allemagne et le Royaume-Uni en ont chacun environ deux douzaines. Et l’agence nationale française de financement de la recherche, créée en 2005 pour fournir un financement compétitif par projet, a vu ses budgets baisser fortement. L’argent de la recherche d’urgence sur le COVID-19 a commencé à couler, ce qui, selon Canard, a ramené le budget de son laboratoire aux niveaux de 2003. Mais au moment où les fonds pour la pandémie étaient disponibles, dit-il, «les équipes chinoises, entre autres, avaient déjà publié les premiers articles sur la cryo-EM dans Science, Cell, and Nature.»

Les startups de biotechnologie, essentielles à l’innovation pharmaceutique, sont également moins bien financées en France que chez ses pairs européens. Le financement par la Banque publique d’investissement (BPI) de France et les abattements fiscaux peuvent être généreux dans les premiers stades du développement des entreprises, mais les financements privés sont trop rares pour permettre à suffisamment d’entreprises de se développer de manière significative à des stades ultérieurs. En 2020, les startups françaises des technologies de la santé n’ont levé chacune que 8 millions d’euros de capital-risque en moyenne, contre 12 millions d’euros au Royaume-Uni et 25 millions d’euros en Allemagne, selon les données compilées par le groupe professionnel France Biotech.

Au cours des 5 premières années qui ont suivi la cofondation de la biotechnologue Odile Duvaux en 2014, une startup appelée Xenothera, elle a levé 6 millions d’euros pour développer les immunothérapies de l’entreprise. Les choses se sont améliorées pendant la pandémie, lorsque BPI a donné à Xenothera 5,3 millions d’euros pour augmenter la production d’un traitement intraveineux d’anticorps COVID-19 et le tester dans des essais; depuis, la société a levé 10,3 millions d’euros supplémentaires et le traitement est testé dans 35 hôpitaux en France, ainsi que dans cinq autres pays.

Un budget maladif

Le financement public de la recherche en santé a baissé en France – un des facteurs de la lenteur du pays en matière d’innovation biomédicale.

R&D biomédicale publique (en milliards de dollars) 6543210 France – 28% Allemagne + 11% Italie – 39% + 16% Royaume-Uni 2011 2018

(GRAPHIQUE) A. ALLA ET AL., CYCLE DE VIE DE L’INNOVATION PHARMAEUTIQUE, CONSEIL FRANÇAIS D’ANALYSE ÉCONOMIQUE, ADAPTÉ PAR K. FRANKLIN / SCIENCE; (DONNÉES) ALLOCATIONS DU BUDGET GOUVERNEMENTAL DE L’OCDE POUR LA R&D

Mais Duvaux dit que ces montants sont éclipsés par ce que les entreprises américaines sont souvent en mesure de lever. «Nous courons après des centimes et des dix sous», dit-elle. «Nous avons besoin de précommandes. C’est ce que fait le gouvernement américain; c’est ce que fait le gouvernement britannique [French vaccine company] Valneva: ils achètent des millions de doses avant de savoir si les produits fonctionnent »et assument le risque. En revanche, les dirigeants français ont tendance à se méfier des entreprises de biotechnologie ou à les ignorer, préférant plutôt les centres universitaires et les entreprises pharmaceutiques bien établis, dit Duvaux. Mais ni l’un ni l’autre n’est aussi agile qu’une startup, dit-elle: «Un pédalo ou un pétrolier ne peut pas aller vite.»

Les organisations françaises, publiques et privées, manquent «d’expertises mixtes»: des personnes ayant une expérience à la fois de la santé et de la biotechnologie ainsi que de la finance, du droit et des affaires, selon un rapport de 2017 du Boston Consulting Group, commandé par France Biotech. Le rapport blâme la prédilection de la France pour les écoles d’élite qui forment des généralistes plutôt que des spécialistes. Le président de France Biotech, Franck Mouthon, a déclaré que les charges administratives et les procédures de sécurité, ajoutées après des scandales sanitaires, alourdissent également le système d’innovation du pays. «Il y a de l’argent qui circule pour financer l’innovation en France, mais nous avons besoin de réformes», dit-il. Par exemple, les membres des comités d’éthique qui examinent les demandes d’essais cliniques sont tirés au sort pour limiter les conflits d’intérêts, mais cela signifie également qu’ils n’ont souvent pas l’expertise nécessaire, dit-il.

Des changements sont en cours. L’administration actuelle s’est engagée à inverser ce qu’elle appelle «des décennies de sous-investissement» avec un plan décennal et une réforme promulguée en décembre 2020. Le plan vise à faire passer les dépenses de R&D de 2,2% à 3% du produit intérieur brut, conformément à celles de l’Allemagne, faire passer les dépenses publiques de 15 à 20 milliards d’euros d’ici 2030. Il entend également rendre les carrières de recherche plus attractives en augmentant les maigres salaires et en créant des emplois juniors tenure track, une nouveauté en France. (Certains chercheurs ont protesté contre la loi, arguant que les augmentations de budget ne sont pas suffisantes et que les emplois juniors sont une rétrogradation par rapport à l’emploi à vie dans l’État.)

Le changement arrive également dans le monde des startups. Mouthon affirme que la pandémie a facilité la communication avec les autorités sanitaires, aidant les startups à clarifier dès le début les exigences réglementaires. Et l’été dernier, le gouvernement a incité un groupe de compagnies d’assurance et d’institutions semi-publiques à promettre 6 milliards d’euros d’investissements technologiques en France à travers 33 fonds; neuf de ces fonds sont dédiés à la santé.

De nombreux scientifiques espèrent, avec prudence, que le réveil du COVID-19 apportera des améliorations durables. À Pasteur, les chercheurs poursuivent leurs efforts avec deux autres vaccins candidats et d’autres recherches liées au COVID-19, en partie grâce à des dons publics. D’Enfert dit que l’institut envisage de démarrer une unité de production, comme celle de l’Université d’Oxford, pour fabriquer des lots de vaccins précliniques en interne, ou d’ajouter de l’ARN messager – la technique derrière les vaccins Moderna et Pfizer – au portefeuille de recherche de l’institut.

D’Enfert espère que le gouvernement renforcera le financement de la recherche et donnera plus de «pouvoir» et de «reconnaissance» à la science fondamentale. «Il ne devrait pas s’agir simplement de claquer des doigts et de mettre de l’essence dans le moteur», dit-il. «Il doit être durable sur le long terme.»

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