«Islamo-gauchisme»: la France entre dans l’ère maccarthyiste | Nouvelles de l’islamophobie

Ces dernières semaines, une autre vague de polarisation politique a frappé la France, alors que le concept d ‘«islamo-gauchisme» occupait le devant de la scène dans un débat culturel houleux. Dans une interview accordée à CNews, l’équivalent français de la ministre de Fox News, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, s’est vu demander si elle était d’accord ou non sur le fait que «l’islamo-gauchisme sévit dans les universités». Sa réponse a été instantanée et choquante: «L’islamo-gauchisme sévit dans toute la société», a-t-elle déclaré.

Elle a ajouté: «Je vais appeler à une enquête sur tous les courants de recherche sur ces sujets dans les universités, afin que nous puissions distinguer la recherche universitaire appropriée de l’activisme et de l’opinion.

La déclaration de Vidal sur «l’islamo-gauchisme» est la dernière d’une série de déclarations similaires de la part d’élus en France. En juin, le président Emmanuel Macron a déclaré aux journalistes: «Le monde académique a sa part de responsabilité. Elle a encouragé l’ethnicisation de la question sociale, pensant que c’était une bonne piste de recherche. Mais le résultat ne peut être que le sécessionnisme. Cela signifie scinder la République en deux.

En octobre, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a averti que «l’islamo-gauchisme» «faisait des ravages dans la société» et a dénoncé ce qu’il a appelé «la complicité intellectuelle dans le terrorisme».

Ces attaques vicieuses contre les universitaires et les intellectuels de gauche ont été répétées dans les médias grand public français et parmi l’élite pseudo-intellectuelle.

Ils visent à attiser la haine publique contre la gauche – force traditionnellement laïque – en la reliant à «l’islamisme», l’éternel épouvantail de la société française. Ce genre d’incitation, bien que politiquement opportun pour le gouvernement, pousse lentement mais régulièrement la France dans sa propre ère maccarthyiste. Macron et ses partisans jettent les bases d’une chasse aux sorcières similaire à celle menée aux États-Unis par le sénateur Joseph McCarthy dans les années 1950, qui visait à «purger» les institutions américaines d’agents, militants ou sympathisants communistes présumés.

Il est important de comprendre le contexte politique dans lequel ce processus se déroule. Toutes ces déclarations doivent être considérées comme faisant partie d’un stratagème électoral. Macron devrait se présenter à la réélection en 2022, mais son gouvernement a mal géré la pandémie de COVID-19.

Le pays a connu à ce jour plus de 4 millions d’infections et plus de 90000 décès liés aux coronavirus. L’année dernière, l’économie française a reculé de 8,3%, tandis que les taux de pauvreté ont presque doublé. Dans une enquête de septembre, 33 pour cent des répondants ont déclaré que leur revenu était juste suffisant pour joindre les deux bouts; 18 pour cent ont dit que ce n’était pas du tout suffisant. Dans un sondage d’octobre, 61% des personnes interrogées ont estimé que Macron n’avait pas réussi à mener une réponse adéquate à la pandémie.

La crise du COVID-19 étant susceptible d’avoir un impact important sur les élections de l’année prochaine, Macron s’attend à une concurrence féroce aux urnes et recherche une stratégie efficace pour galvaniser le soutien. Pour le moment, rien ne semble mieux fonctionner pour détourner l’attention du public des nombreux échecs du gouvernement que d’attaquer l’islam et de poursuivre des «complots islamistes», et Macron semble avoir sauté sur l’occasion pour augmenter ses notations.

Son gouvernement a déjà lancé une campagne brutale visant à intimider la communauté musulmane et à réprimer ses organisations de la société civile. Entre autres mesures répressives, il a dissous le Collectif contre l’islamophobie en France (Collectif contre l’islamophobie en France), qui défendait les victimes musulmanes de l’islamophobie dans le cadre légal de la République.

Mais Macron veut aller au-delà de l’attaque de la communauté musulmane et vise désormais également la gauche.

Et ce faisant, il prend une page du livre de jeu de l’un de ses principaux rivaux, Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national d’extrême droite. L’idée d ‘«islamo-gauchisme» est quelque chose qu’elle a popularisé lors de sa première campagne présidentielle en 2012.

Il semble maintenant que la politique de Macron ait basculé si loin vers la droite qu’il a pleinement embrassé le langage du Rassemblement national. En lançant une croisade publique contre l’imaginaire conspiration islamiste-gauche dans la société française, il espère non seulement voler une partie des voix de Le Pen, mais aussi saper la gauche.

Macron vise spécifiquement le parti de gauche La France insoumise (France Unbowed). Son chef Jean-Luc Mélenchon est le seul homme politique à dénoncer l’islamophobie et la stigmatisation des musulmans français – il était le seul chef de parti à avoir participé à la marche contre l’islamophobie en 2019. Aujourd’hui, il est aussi le seul éminent gauchiste à avoir sa chance aux élections présidentielles. L’année prochaine.

En adoptant le langage raciste de Le Pen et en diabolisant la gauche, et plus particulièrement le parti de Mélenchon, Macron espère réapparaître comme le candidat de compromis, le «moindre mal», pour lequel les Français voteront pour éviter un gouvernement d’extrême droite et se sentir toujours protégés. de «l’épouvantail islamiste».

Mais en poursuivant sa réélection avec des stratagèmes impitoyables et sans scrupules, le président cause beaucoup de tort à la société française. En mettant le monde universitaire dans la ligne de mire, il menace directement la liberté académique.

Peu de temps après la diffusion de l’interview de Vidal, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), l’institution universitaire la plus en vue accueillant les meilleurs esprits du pays de toutes les disciplines scientifiques, a publié un communiqué rejetant ses accusations et condamnant «ceux qui tentent d’utiliser [the term “Islamo-leftism”] remettre en cause la liberté académique ». Il a souligné que «l’exploitation politique» de ce terme «est emblématique d’une instrumentalisation regrettable de l’érudition» et «ne correspond à aucune réalité scientifique».

Dans l’intervalle, Vidal a doublé ses propos et a insisté pour qu’une enquête sur «l’islamo-gauche» dans le milieu universitaire soit menée. Si elle tient sa promesse, cela pourrait avoir un impact dévastateur sur la vie universitaire en France.

Purger les établissements d’enseignement de toute opposition intellectuelle ou politique susceptible de remettre en question les politiques du gouvernement ou les attitudes dominantes freinerait sérieusement le débat public sur des questions politiques et socio-économiques importantes.

Venir après des universitaires accusés d’être des «islamo-gauchistes» limiterait certainement la liberté académique et conduirait à l’autocensure. Cela perturberait le travail des soi-disant décolonialistes qui remettent en question le récit du passé colonial de la France promu et sanctionné par l’État français, mettant ainsi en évidence les maux du colonialisme français.

Cela renforcerait également la position de la communauté musulmane en France comme le bouc émissaire ultime des faillites politiques et morales de l’élite dirigeante.

«L’islamo-gauchisme» est le dernier stratagème de cette guerre contre la dissidence en France. C’est un outil utile pour faire taire les adversaires politiques et les musulmans qui s’opposent à l’islamophobie et au racisme qui affligent l’administration et la société françaises. Il amène la France toujours plus près d’un régime autocratique où quiconque ose critiquer, s’opposer ou remettre en question des directives tombées d’en haut est sali et réduit au silence.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale d’Al Jazeera.

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