La méfiance à l’égard des politiques hante la Cinquième République française

L’écrivain est professeur de sciences politiques à l’université de Sciences Po à Paris

Pour la première fois dans l’histoire de la Cinquième République, un ancien président a été condamné à la prison pour corruption et trafic d’influence. Dans ce que l’on appelle désormais «l’affaire des écoutes clandestines», Nicolas Sarkozy, qui maintient son innocence et compte faire appel, a été accusé d’avoir promis en 2014 d’aider un ancien juge à trouver un emploi à Monaco en échange d’informations liées à une autre affaire.

Dans cette seconde affaire, désormais abandonnée, Sarkozy était soupçonné d’avoir sollicité des fonds illégaux auprès de Liliane Bettencourt, l’héritière de L’Oréal, pour sa campagne électorale de 2007 réussie. Depuis son départ de l’Elysée en 2012, Sarkozy a été embourbé dans le scandale, allant du financement de ses campagnes présidentielles en 2007 et 2012, à un contrat de conseil avec une compagnie d’assurance russe.

La condamnation de l’ancien président a déclenché des ondes de choc en France. Le pays a l’un des niveaux de méfiance politique les plus élevés d’Europe. Dans une enquête réalisée en janvier et février en France, en Allemagne, en Italie et au Royaume-Uni, les citoyens français étaient les plus accablants de leur classe politique. Quelque 65% pensent que les élus et les dirigeants des partis politiques sont «pour la plupart corrompus»; 42 pour cent seulement partagent ce point de vue en Allemagne et 52 pour cent au Royaume-Uni. De plus, seuls 16% des Français font confiance à leurs partis politiques contre 17% en Italie, 32% au Royaume-Uni et 39% en Allemagne.

Ce rejet des représentants politiques se traduit inexorablement par un désengagement et une protestation. La preuve en est un taux de participation sans précédent aux élections et une forte participation des partis populistes. Dans tous les sondages sur les intentions des électeurs pour la prochaine élection présidentielle de 2022, l’extrême droite Marine Le Pen est en tête.

Outre ces conséquences néfastes pour le pays, les conséquences pour la droite française sont loin d’être insignifiantes. Il peine à se remettre de l’échec de François Fillon, son candidat de 2017, dont la campagne présidentielle s’est effondrée dans un scandale de détournement de fonds, laissant le terrain à deux outsiders, Le Pen et Emmanuel Macron. Depuis, il manque à la droite une figure dominante capable de l’unir et de la mener à la victoire.

Comme cela arrive souvent quand un leadership clair fait défaut, les anciens dirigeants sont jetés sous un jour nostalgique. Sarkozy, qui a été battu en 2012 par François Hollande, le candidat socialiste, s’est imposé ces dernières années comme un «sage imperturbable», une autorité morale, et quelqu’un qui ne peut être ignoré car il a été le dernier à gagner la présidence de la droite, en 2007. Il a été consulté et choyé, et beaucoup de droite espéraient qu’il serait leur candidat en 2022 – ou, sinon le roi, du moins le faiseur de rois. Sa peine de trois ans de prison, avec deux ans avec sursis, met fin à ces plans et prévisions.

L’influence de Sarkozy sur la droite française et, indirectement, l’avenir du pays s’est soudainement rétrécie. L’homme qui a publié le premier volume de ses mémoires en 2020 sous le titre The Time of Storms, aura désormais du mal à se dépeindre comme quelqu’un au-dessus des tempêtes de la vie politique qui peut même les apaiser. Les dénonciations virulentes de l’injustice supposée de sa condamnation, ou de la politisation présumée du pouvoir judiciaire, ne peuvent occulter cela.

Au cours des 25 dernières années, les règles qui régissent le comportement des personnalités politiques et le financement de la vie publique ont profondément changé. Ils sont devenus beaucoup plus stricts qu’ils ne l’étaient. Mais les normes politiques n’ont pas toujours suivi le rythme. Le pouvoir judiciaire, bien que critiqué, inspire une confiance beaucoup plus grande du public (48%), que les partis politiques (16%) ou la présidence (37%). Dans ce contexte, Sarkozy semble avoir été dépassé par un passé qui menace désormais son présent et son avenir.

La droite française va devoir se passer de lui, sortir de sa nostalgie et se façonner avec ses propres ressources intellectuelles et personnels. C’est une tâche difficile, mais pas impossible. Quelque 70% des électeurs français interrogés par l’Ifop, un groupe de vote, en février ne voulaient pas que le second tour de l’élection présidentielle de 2022 se déroule entre Le Pen et Macron. Il y a donc de la place pour un troisième candidat qui peut perturber ce résultat souvent prédit que les gens disent également ne pas vouloir.

La gauche française est épuisée et divisée pour le moment. Tous les regards sont donc tournés vers la droite modérée, où plusieurs candidats semblent gagner en popularité – notamment Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France dans le nord de la France. Une nette majorité d’électeurs sympathisants des Républicains, principal parti de centre-droit, le voient comme «un bon candidat au second tour» pour l’élection présidentielle.

Pour permettre ce retour vers la droite, il ne reste plus qu’à reconquérir les électeurs de droite qui ont été attirés par Macron en 2017. La droite doit convaincre le public qu’à l’avenir elle ne trafiquera pas dans les mythes du «grand homme» et «l’homme de l’heure» – ni se livrer à des références à Napoléon Bonaparte, qui en tant que figure, et ensemble de préoccupations, a fortement marqué l’une des principales traditions de la droite française.

Le moule bonapartiste serait alors laissé à Macron. Ce serait aussi une refonte remarquable de la droite française et signifierait la fin des dirigeants de droite de l’école bonapartiste.

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