Pourquoi la France a ouvert ses archives sur le génocide rwandais

Il y a vingt-sept ans, la semaine dernière, le 6 avril 1994, un avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais a été abattu au-dessus de Kigali, la capitale du Rwanda. Cet assassinat a été le déclencheur du génocide rwandais, au cours duquel environ 800 000 personnes, pour la plupart de l’ethnie minoritaire tutsie, ont été massacrées par des génocidaires hutus.

Le génocide, qui s’est déroulé sur une centaine de jours, a été l’un des pires épisodes de violence de masse de la fin du XXe siècle. Aucune puissance extérieure – ni l’ancienne puissance coloniale, la Belgique, ni les États-Unis ni l’ONU – n’est intervenue pour arrêter les tueries jusqu’à ce que les forces du Front patriotique rwandais (FPR) dirigées par Paul Kagame, aujourd’hui président du pays, aient finalement forcé les autorités génocidaires à quitter le pays, principalement au Zaïre voisin. Le plus controversé de tous, cependant, a été le rôle joué par la France sous le président François Mitterrand.

La France a longtemps été soupçonnée d’avoir offert son soutien à ces autorités alors qu’elle cherchait à consolider son influence sur l’Afrique francophone – la relation dénommée de manière désobligeante Françafrique par l’activiste François-Xavier Verschave. Dans les premiers jours de violence, les militaires français ont exfiltré des ressortissants étrangers mais pas leurs proches tutsis, séparant parfois des couples mixtes et laissant les Tutsis face à une mort certaine, selon l’historien Gérard Prunier. Plus tard, l’opération Turquoise de l’armée française, soi-disant une intervention qui contribuerait à mettre fin aux violences que le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé avait déjà qualifiées de «génocide», serait accusée de protéger les auteurs des violences alors qu’ils fuyaient l’avancée du FPR. .

Jacques Bihozagara, ancien ambassadeur à Paris, a déclaré en 2006: «L’opération Turquoise visait uniquement à protéger les auteurs du génocide, car le génocide s’est poursuivi même dans la zone Turquoise.»

Une commission créée par le président Emmanuel Macron en 2019, et présidée par l’historien Vincent Duclert, a présenté en mars un long rapport sur le rôle de la France pendant le génocide.

La commission avait été critiquée pour avoir exclu certains des chercheurs les plus susceptibles de critiquer la France, mais, bien qu’elle ait disculpé le gouvernement de Mitterrand de complicité directe dans les violences, son rapport a conclu que la France portait «des responsabilités écrasantes» pour son inaction pendant le génocide. La politique de la France était motivée par les stéréotypes de l’époque coloniale et la volonté de maintenir sa sphère d’influence en Afrique francophone, conclut le rapport.

Macron a depuis déclaré qu’il ouvrirait les archives sur le rôle de la France pendant le génocide, qui ont servi de sources au rapport de la commission. Les militants ont longtemps demandé que cela se produise et cette décision a été bien accueillie par Kagame, qui a affirmé que «certains responsables français» ont mené un «effort de plusieurs décennies… pour couvrir leurs responsabilités». Les historiens auront désormais un accès plus libre aux documents mettant en lumière les attitudes personnelles de Mitterrand, y compris sa prétendue proximité avec Habyarimana et sa vision binaire des Hutus en tant qu’alliés et des soi-disant «Ugando-Tutsis» en tant qu’ennemis.

L’ouverture des archives n’est pas seulement une question d’intérêt académique. Les relations entre le Rwanda et la France sont empoisonnées depuis des décennies en raison de la réticence présumée de cette dernière à faire face à son rôle pendant le génocide.

La question de l’influence considérable de la France en Afrique reste également vivante, que ce soit à travers l’intervention militaire controversée du pays dans le Sahel ou le franc CFA de l’Ouest et du Centre, les devises liées à l’euro utilisées par 14 anciennes colonies françaises pour la plupart. (En 2019, des projets de remplacement du franc CFA ouest-africain par une nouvelle monnaie, l’Eco – qui sera plus indépendante de la France – ont été annoncés par Macron et le président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara.)

La décision d’ouvrir les archives est également importante politiquement, avec les élections présidentielles en France dans un an. L’engagement de Macron à aborder certains des épisodes les plus douloureux de l’histoire française, de la guerre d’Algérie au génocide rwandais, pourrait l’aider à le faire aimer du flanc gauche de sa coalition électorale, a récemment écrit l’anthropologue Jean-Loup Amselle.

De la même manière que l’un des héritages déterminants de la présidence de Jacques Chirac a été sa reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans l’Holocauste, le mandat de Macron pourrait être marqué par un courageux, quoique toujours partiel, tenant compte du passé récent de son pays.

[See also: “Inexcusable”: How France’s links to the Rwandan genocide could return to trouble Macron]

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *